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La crise en Asie
La crise qui secoue actuellement l'Asie dérange surtout parce que rien ne la laissait prévoir. Lorsque le Mexique a été frappé par une crise semblable en 1994, personne n'avait été surpris. Les pays d'Amérique latine ont une longue histoire d'inflation galopante, de déficits gouvernementaux importants et d'endettement extérieur élevé. Il était facile comprendre d'où viendraient les problèmes. Selon les observateurs, la Chine était le seul pays asiatique susceptible d'être frappé par une crise économique. Le gouvernement reste profondément impliqué dans l'économie. En termes de propriété, les grandes entreprises d'état, inefficaces, continuent de compter pour une grande partie de la capacité industrielle. L'état exerce aussi son influence sur les décisions d'investissement. Malgré tout, la Chine est relativement peu touchée par les troubles actuels en Asie, bien que sa croissance ait ralenti en raison de la baisse de la demande chez ses voisins. Les autres pays, connus sous le nom de tigres de l'Asie Hong Kong, Corée, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Taiwan et Thaïlande étaient considérés comme des économies modèles. Ces pays pouvaient compter sur une solide éthique de travail, un taux d'épargne élevé, des gouvernements fiscalement responsables, et un taux d'endettement relativement faible. Ils semblaient avoir évité les problèmes auxquels font habituellement face les pays en voie de développement. Ils avaient réussi à maintenir l'inflation à un niveau acceptable, habituellement en bas de 10%, et à financer leur croissance à même l'épargne locale. Ils comptaient sur l'investissement extérieur direct, dans lequel les investisseurs construisent ou achètent des entreprises dans le pays hôte. Ce type de financement est généralement plus stable : les entreprises y pensent à deux fois avant de plier bagages et de quitter un pays dans lequel elles font des affaires. Il semble toutefois que l'impression selon laquelle les tigres disposaient d'une fondation économique saine n'était vraie que pour Hong Kong, Singapour et Taiwan. Or, même ces pays ressentent les contrecoups de la crise qui fait chuter les exportations des autres pays asiatiques et suscite les attaques spéculatives sur leur monnaie. Hong Kong, qui tente de maintenir : la valeur de son dollar, est déjà en récession. Les deux autres pays on laissé tomber leur taux de change et continuent de croître, mais à un rythme beaucoup plus lent. Les cinq autres tigres, comme la Chine, souffrent de plusieurs des maux qui ont entraîné la crise mexicaine, et même de plusieurs qui n'affectaient pas le Mexique. leurs problèmes économiques ne sont pas aussi étendus que ceux du Mexique en 1994, mais ils ont davantage de problèmes dans le secteur financier. Ces problèmes peuvent être résolus, comme ceux du Mexique l'ont été. Leur solution dépend toutefois de l'existence d'une volonté politique de prendre rapidement les mesures qui s'imposent. Le Mexique avait été obligé de prendre le taureau par les cornes parce qu'il était signataire de l'ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain) et qu'il ne pouvait se soustraire à ses obligations. Les pays du sud-est asiatique ont plus de latitude. Ils pourraient suivre l'exemple du Japon, qui s'est traîné les pieds face aux réformes dans les années 90 et qui continue aujourd'hui de croître au ralenti. À l'automne de 1998, il est devenu évident que la crise asiatique allait durer plus longtemps que celle du Mexique. Trois des huit tigres Hong Kong, la Corée et la Thaïlande étaient en récession. L'instabilité politique, incluant les émeutes, le pillage et d'autres formes de violence, avait entraîné la destruction d'un grand nombre d'entreprises en Indonésie. On estime à 20 % la baisse de production pour l'année. La crise a été aggravée par les problèmes du Japon, qui exporte en grande quantités vers les tigres et qui a investi massivement dans leur économie. Le Japon est maintenant entré en récession lui aussi. Les problèmes qui affectent chacun des tigres varient, mais il existe des points communs. Sur le plan économique, le surinvestissement représente un problème majeur. Essentiellement, ces pays n'ont pas suffisamment tenu compte de la valeur économique des projets. Les gouvernements, par exemple, ont entrepris des projets qui n'étaient pas réellement nécessaires. Le secteur privé porte aussi sa part de blâme dans ce secteur, par des investissements excessifs dans l'immobilier condominiums haut de gamme et bureaux luxueux. Les entreprises ont parfois aussi manqué de retenue dans leur expansion, investissant parfois dans des secteurs ou l'offre répondait déjà à la demande. Lorsque la capacité de production augmentait, les entreprises devaient réduire les prix pour écouler la production excédentaire. Il y également eu des cas où des entreprises ont procédé à des expansions dans des secteurs rentables afin de compenser les pertes des secteurs déficitaires, alors qu'elles auraient d'abord dû se départir des activités non rentables. Par la suite, l'expansion aurait dû être limitée aux cas dans lesquels elle était financièrement abordable et justifiée par le marché. Le surinvestissement a été facilité par la faiblesse des systèmes financiers, qui ne disposaient pas des outils de contrôle permettant de déterminer si les emprunts étaient raisonnables. La situation était aggravée par la facilité avec laquelle les entreprises pouvaient obtenir des prêts à l'étranger. Plusieurs entreprises ont découvert qu'elles pouvaient obtenir des prêts en dollars américains à des taux plus avantageux que ceux en cours dans leur pays d'origine. Des projets ont ainsi été lancés qui n'auraient jamais vu le jour si les fonds nécessaires avaient dû être empruntés à des taux plus élevés sur le marché local. Dans un telle situation, il suffit souvent d'un événement négatif pour créer une onde de choc affectant l'ensemble de l'économie. Les investisseurs ont commencé à s'inquiéter de l'état des facteurs économiques fondamentaux en Thaïlande, dont les résultats commerciaux s'étaient gravement détériorés, ce qui a entraîné un retrait aussi rapide que soudain des investissements à court terme. Parce que ces placements sont faits pour de courtes durées, ils peuvent rapidement passer d'un pays à un autre. La bourse et la monnaie thaïlandaise se sont effondrées. Les investisseurs ont commencé à se poser des questions sur les autres tigres et ont retiré leurs fonds d'Indonésie. Bientôt, toutes les monnaies, à l'exception du dollar de Hong Kong, étaient en forte baisse, et toutes les bourses étaient affectées. La technologie informatique moderne permet de déplacer rapidement de vaste sommes, augmentant ainsi l'instabilité potentielle qui peut résulter d'un changement soudain dans les conditions économiques. À la fin de 1997, le Fonds monétaire international (FMI) avait mis en place des programmes d'urgence à l'intention de la Thaïlande, de l'Indonésie et de la Corée. Le FMI, qui était venu au secours du Mexique en 1994, agit à titre de banquier de dernier recours pour les états. Il est financé par les dons des pays industrialisés et conçoit des plans de relance qui demandent habituellement diverses réformes. Une analyse réalisé par Peter Pauly, de l'Institute for Policy Analysis de l'Université de Toronto, montre les sources des faiblesses qui ont mené à la crise. Les deux tableaux ci-dessous montrent différents indicateurs économiques et financiers. La présence d'un " x " indique un problème. Comme on peut le voir, selon cette analyse, aucun des tigres n'a autant de " x " au plan économique que le Mexique n'en montrait en 1994. Par contre, la plupart ont davantage de problèmes au plan financier.
Les principaux point faibles des économies asiatiques sont l'évaluation fantaisiste des risques de crédit, le sous-développement des portefeuilles d'instruments financiers, les liens étroits entre les secteurs financier et politique et un ratio élevé d'investissement dans l'immobilier comparativement à l'équipement industriel. L'évaluation fantaisiste des risques signifie que les prêteurs n'examinent pas suffisamment en profondeur la valeur économique des projets qui leur sont présentés. Par exemple, ils ne demandent pas s'il y a un marché pour les produits proposés, à un prix qui permettra de réaliser un profit. Les prêteurs négligent aussi trop souvent la santé financière des emprunteurs. Ils ne s'assurent pas toujours que les entreprises fassent suffisamment de profits pour continuer à faire face à leurs obligations si les ventes ralentissent. Seule Singapour, parmi les neuf pays étudiés (les huit tigres et la Chine) n'était pas vulnérable sur ce point. Le sous-développement du portefeuille d'instruments financiers signifie que les entreprises et les investisseurs n'ont pas accès à suffisamment de produits dérivés pour minimiser les risques. Les produits dérivés protègent les entreprises et les investisseurs contre les mouvements imprévus des taux de change de la valeur d'un produit de base ou du cours des actions. Un contrat à terme est un produit dérivé. Par exemple, une entreprise canadienne qui vend ses produits aux États-Unis peut acheter un contrat à terme en vertu duquel elle peut vendre des dollars US à un certain prix le jour où elle devrait être payée pour une vente. Ceci s'appelle une opération de couverture. Si la valeur du dollar canadien passe de 70 cents US à 75 cents US entre le moment de la vente et celui du paiement, l'entreprise ne recevrait que 13 333 $ CDN pour une vente de 10 000 $ US. Avec le contrat à terme, elle reçoit 10 000 $ US, qu'elle vend sur le marché à 70 cents US. De cette façon, l'entreprise reçoit 14 286 $ moins le coût d'achat, peu élevé, du contrat à terme. Les opérations de couverture permettent ainsi au vendeur (ou à l'acheteur) de garantir qu'il recevra (ou paiera) le prix entendu au moment de la transaction. Dans un marché financier sophistiqué comme celui du Canada, les produits dérivés peuvent permettre aux entreprises de se protéger contre la quasi-totalité des risques commerciaux, ce qui n'est pas encore possible dans plusieurs marchés financiers asiatiques. Singapour et Hong Kong sont actuellement les seuls marchés qui disposent d'une variété suffisante d'instruments financiers. Des liens étroits entre le secteur financiers et la classe politique signifient que les pressions politiques peuvent se traduire par l'octroi de prêts qui ne sont pas économiquement viables. Dans un système financier fort, les banques accordent des prêts selon les mérites du projet, et non selon les contacts personnels de l'emprunteur. Par exemple, un politicien peut demander à une institution financière avec laquelle il a des liens d'accorder un prêt à une entreprise. Si un trop grand nombre de ces entreprises s'avèrent incapables de faire face à leurs obligations, les institutions financières ont des problèmes et risquent la faillite. La corruption du système signifie également que les entreprises qui présentent des projets solides n'arrivent pas à obtenir le financement dont elles ont besoin. Singapour, la Corée et les Philippines étaient les seuls pays dans lesquels il n'existe pas de liens étroits entre les systèmes politique et financier. Un ratio élevé d'investissement dans l'immobilier par rapport à l'équipement signifie que trop d'argent est investi dans l'immobilier. Lorsque vous investissez dans l'équipement, vous augmentez votre capacité de production. En parallèle, vous avez besoin d'une certaine quantité de bureaux et de logements. Lorsque l'équilibre est rompu en faveur de l'immobilier, vous devenez à risque de ne pas être en mesure de générer suffisamment de revenus pour payer l'immobilier. Singapour, la Corée et Taiwan étaient les seuls pays dans lesquels ce risque était absent. D'autres faiblesses largement répandues comprennent la vulnérabilité des taux de change, les déficits courants élevés, la faiblesses des exigences relatives aux fonds de réserves des banques, la réticence envers les radiations, les fermetures et les fusions, et un accès limité au marché intérieur pour les institutions étrangères. Pour chacun de ces indicateurs, cinq pays étaient à risque, bien qu'il ne s'agisse pas des mêmes dans tous les cas. La vulnérabilité des taux de change signifie habituellement que votre monnaie est surévaluée par rapport à celle de vos concurrents. Ceci peut aussi être causé par la spéculation, et c'est ce qui se produit à Singapour. Les spéculateurs se sont dit que la demande pour les dollars de Singapour allait diminuer en raison des événements qui secouaient la région, même en l'absence de toute justification économique pour une dévaluation. En Indonésie, en Malaisie, aux Philippines et en Thaïlande, la pression sur les taux de change était " réelle " et causée par une monnaie surévaluée. C'est là, à plusieurs égard, que se situe de point tournant de la crise. En 1994, la Chine a dévalué sa monnaie, ce qui lui a permis d'enlever des parts de marchés à ses voisins. Au début, cette situation a été contrebalancée par une plus grande compétitivité des tigres face au Japon, dont le yen s'appréciait. En 1997, cependant, la valeur du yen a commencé à diminuer, et ils se retrouvaient maintenant moins concurrentiels à la fois face à la Chine et au Japon. En 1997, la détérioration des échanges commerciaux entraînait l'apparition d'énormes déficits courants dans chacun de ces quatre pays, ainsi qu'en Corée. Le compte courant couvre l'ensemble du commerce international, incluant les services et les entrées et sorties de fonds (intérêt et dividendes) reliées à l'investissement aussi bien que les biens. La Corée et la Thaïlande ont également été affectées par l'effondrement du marché des semi-conducteurs, une composante clé des équipements informatiques. Les ventes extérieures de ces pays ne suffisaient plus alors à payer les importations. Ils ont dû relever les taux d'intérêt afin d'attirer suffisamment de capitaux pour couvrir le déficit. Or des taux d'intérêt plus élevés font augmenter les coûts de production, ce qui à son tour entraîne une réduction des ventes et un abaissement des niveaux de production. Des fonds de réserves bas signifient que les banques ne disposent pas des réserves suffisantes pour couvrir les prêts improductifs. Cette situation a entraîné des problèmes en Chine, en Indonésie, en Corée, en Malaisie et en Thaïlande. Un autre problème était lié au fait que les entreprises sont réticentes à radier les projets qui ne connaissent pas le succès ou à abandonner les activités non rentables. Les profits générés par les activités rentables sont utilisés pour subventionner les pertes des autres secteurs, augmentant ainsi le risque de faillite. Les entreprises de ces pays éprouvent également des réticences envers les fusions, ce qui peut les amener à rater de belles occasions d'affaires. C'est ainsi qu'il arrive souvent que, lorsque deux entreprises relativement peu performantes fusionnent, la complémentarité de leurs forces permet de donner naissance à une entreprise qui croît soudainement plus rapidement. L'un des motifs derrière cette réticence envers les fusions est probablement le manque de concurrence entre les institutions financières. Chacun de ces cinq pays a mis en place une réglementation qui réduit l'accès des institutions financières étrangères. Les règles de propriété précisent que des investisseurs nationaux doivent détenir la plus grande partie du capital des institutions financières. Les exigences d'octroi de licences peuvent limiter les activités des institutions financières étrangères. Une plus grande concurrence étrangère permettrait d'améliorer la qualité des conseils et des services offerts par les institutions financières et de réduire le coût pour les consommateurs et les entreprises. Ce qui précède démontre clairement que la Thaïlande est le pays le plus fragile. Elle est vulnérable sur tous les indicateurs économiques sauf quatre, et sur tous les indicateurs financiers sauf un. Ses rares points forts comprennent des taux d'intérêt réels (après inflation) relativement bas, un taux d'épargne élevé, un petit déficit dans le commerce des biens et une bonne allocation des ressources. Ces éléments positifs sont cependant rapidement effacés par le ralentissement de la croissance économique, une inflation relativement élevée, des taux d'intérêt plus élevés que ceux de ses voisins, une dette extérieure trop élevée, une réglementation faible du secteur financier, la fragmentation de ce dernier et un pourcentage élevé de prêts improductifs. De plus, le pays ne dispose pas d'investissements extérieurs directs suffisants. Idéalement, les pays en développement devraient compter la plus grande partie de l'investissements extérieur sous forme d'engagements à long terme. La préférence va à l'investissement direct, par la construction d'installations de production ou des prises de participations dans une entreprise locale. Les prêts devraient être à long terme plutôt qu'à court terme, afin d'éviter les retraits soudains de fonds. De plus, la dette devrait être protégée par des opérations de couverture. Comme nous l'avons déjà mentionné, les opérations de couverture vous permettent de vous protéger des fluctuations de votre monnaie. L'achat d'un contrat à terme vous permet d'acheter la monnaie de votre créancier à une date précise dans l'avenir, au moment ou vous devrez rembourser votre emprunt. La position de la Thaïlande en termes de niveau ou de répartition de la dette ressemble beaucoup à celle du Mexique en 1994. C'est un type de vulnérabilité typique de l'Amérique latine, mais que l'on ne s'attend pas à rencontrer en Asie. Seule la Corée est aussi vulnérable sur ce point, bien que la Malaisie et les Philippines présentent eux aussi une faiblesse dans la proportion de l'investissement direct. La crise thaïlandaise a été déclenchée en juillet 1997 par le retrait des fonds à court terme, dont le pays était trop dépendant. L'impact s'est d'abord fait sentir sur la monnaie, et les premières baisses furent rapidement suivies de plusieurs autres. Lorsque les investisseurs ont commencé à réaliser l'ampleur des problèmes auxquels le pays faisait face, d'autres ont retiré leurs fonds du pays, et le marché boursier s'est effondré. À la fin de 1997, le Baht était en baisse de 37 %, le marché boursier avait chuté de 34 % et le pays était plongé dans la récession. Les prévisionnistes croient que la production diminuera encore plus en 1998 qu'en 1997. À l'été de 1998, Standard & Poor's BRI, firme de conseillers économiques basée à Boston, prévoyait une baisse de production de 6,1 % en 1998 et de 0,4 % en 1999. La Thaïlande a dû se tourner vers le Fonds monétaire international et demander une aide d'urgence. En août, la crise s'était étendue à l'Indonésie, qui était à risque sur neuf des onze indicateurs financiers. Ce pays s'est à son tour tourné vers le FMI. Malheureusement, les problèmes économiques initiaux ont rapidement dégénéré en troubles politiques, qui ont envenimé la situation économique. Les émeutes, le pillage et autres formes de violence particulièrement dirigées vers la population d'origine chinoise, qui exploite une grande partie des entreprises du pays ont détruit des pans entiers du secteur commercial. L'Indonésie est aujourd'hui plongée dans une profonde récession, et on prévoit que la production devrait chuter de 20 % cette année et d'un autre 5% l'an prochain. Vers la fin de 1997, la crise s'est étendue à la Corée, qui était aussi très vulnérable. La surveillance du secteur financier et sa réglementation étaient adéquates, mais le pays était faible sur tous les autres indicateurs financiers. Du côté économique, la Corée était vulnérable sur sept indicateurs, incluant les trois indicateurs de dette extérieurs qui avaient précipité la crise en Thaïlande. On prévoit que la production chutera de 6,7% en 1998, et encore une fois le FMI a dû intervenir avec un plan de sauvetage. Bien que la Malaisie soit aussi vulnérable que la Thaïlande et la Corée, elle n'a pas été frappée aussi durement, parce que sa dette extérieure n'était pas aussi élevée. Le pays est en légère récession, avec une baisse de production prévue de 2,7 $ % en 1998, et n'a pas eu besoin de demander l'intervention du FMI. Les Philippines ont jusqu'ici réussi à éviter d'être frappés de plein fouet par la crise, bien que la monnaie et le marché boursier aient fortement reculé. Aussi fragile que la Thaïlande au plan économique, ce pays bénéficie cependant d'un secteur financier plus sain et n'est vulnérable qu'en raison d'une évaluation fantaisiste des risques et du sous-développement de son portefeuille d'instruments financiers. La croissance de son économie devrait ralentir à 1,5 % cette année, en raison principalement de la baisse de ses exportations vers les autres pays de la région. La Chine s'en tire encore mieux, même si la croissance de ses exportations a ralenti. La production devrait augmenter de 5 % cette année comparativement à 8,8 % en 1997. Le bilan de la Chine est solide sur la plupart des indicateurs économiques avancés, bien que son secteur financier soit faible. Le Japon a été le plus affecté. En plus de ses liens commerciaux étroits avec la plupart des pays en difficultés, le Japon y a investi massivement. Le Japon est bien sûr un pays industrialisé, mais il présente ses propres problèmes structuraux, qui ont ralenti sa croissance depuis la fin des années 80. Certaines industries, comme l'agriculture, la vente au détail et la distribution en gros sont protégées de la concurrence extérieure, ce qui s'est traduit par un fonctionnement inefficace et coûteux. Le secteur de la vente au détail est également soumis à une réglementation très stricte. Il est difficile pour les producteurs étrangers de faire entrer leurs produits dans les magasins, même dans les cas où les importations ne sont pas limitées. Le secteur financier japonais a aussi ses problèmes. Plusieurs institutions financières sont fragiles et ne doivent leur survie qu'à des programmes d'aide gouvernementale. Le Japon tarde à mettre en place les réformes nécessaires. N'ayant pas besoin de l'aide du FMI, il ne fait face à aucunes pressions pour instaurer rapidement les réformes. La production du Japon devrait diminuer de 2,7 % cette année et d'un autre 0,8 % en 1999. Les problèmes auxquels font face les marchés asiatiques n'ont jusqu'ici eu qu'un impact relativement mineur sur le reste du monde. L'effet se fait sentir de deux façons : d'un côté, les tigres réduisent leurs importations et poussent davantage leurs exportations. Ceci signifie que d'autres pays perdront des ventes, ce qui ralentira leur croissance. De l'autre côté, la faiblesse de la croissance sur les marchés asiatiques réduira la demande et les prix des ressources naturelles. C'est de ce côté que se trouve le principal impact de la crise asiatique pour le Canada, parce que nos échanges commerciaux avec les tigres ne sont pas très élevés. L'impact combiné sur le taux de croissance des autres pays dépend principalement du niveau de leurs échanges avec les pays affectés, de la proportion des produits qu'ils vendent sur les marchés internationaux et qui sont aussi produits par les tigres et de leur dépendance envers le marché des matières premières. Une autre conséquence de la crise asiatique pourrait prendre la forme de pressions pour restreindre les importations en provenance des tigres, surtout dans les pays qui font beaucoup d'affaires avec ces derniers. C'est particulièrement vrai des États-Unis, où plusieurs citoyens et entreprises se montrent inquiets de l'ampleur du déficit commercial du pays sur les marchés asiatiques, croyant que les importations en provenance de l'Asie enlèvent des emplois aux Américains. Un grand nombre d'Américains ne croient pas qu'il soit plus avantageux pour un pays de se spécialiser afin de produire et d'exporter en grandes quantités les choses qu'il produit le mieux, et d'importer le reste. Au cours des dernières années, les présidents qui se sont succédés n'ont pas succombé aux pressions isolationnistes, mais le risque demeure. Si les États-Unis devaient restreindre les importations en provenance d'Asie, il s'ensuivrait probablement une guerre commerciale. À leur tour, les pays asiatiques limiteraient les importations américaines. Il en résulterait une croissance encore plus lente sur tous les marchés. Glossaire : Définition des indicateurs avancés Indicateurs macro-économiques 1. Une pression sur le taux de change réel signifie habituellement que la demande pour votre monnaie est insuffisante. Ceci survient le plus souvent lorsque la valeur des importations augmente plus rapidement que la valeur des exportations. La détérioration peut provenir des investissements (intérêts versés et dividendes) autant que du commerce des biens et services. Par exemple, une augmentation de la dette étrangère augmente les paiements d'intérêts faits en monnaie étrangère. Lorsque les étrangers consentent un prêt, cela crée une demande pour la monnaie du pays dans lequel l'investissement est fait. Cette augmentation de la demande entraîne une augmentation de la valeur ou du taux de change de la monnaie de ce pays. L'emprunt doit cependant être remboursé, avec intérêts. Ceci signifie que la monnaie du pays à qui le prêt a été consenti doit être reconvertie dans la monnaie du pays créditeur. Cet échange augmente la masse monétaire du pays débiteur sur les marchés étrangers. L'augmentation de l'offre, dans n'importe quel marché, se traduit par une baisse des prix ou, dans ce cas, une baisse du taux de change. Les spéculateurs peuvent aussi mettre de la pression sur le taux de change en vendant une monnaie même en l'absence de tout motif économique justifiant une baisse. Les attentes face à l'avenir sont une force importante dans n'importe quel marché. 2. Une croissance économique faible ou réduite signifie que l'économie ne fonctionne pas bien. La mesure usuelle de la croissance économique est l'évolution du produit intérieur brut (PIB) réel. Le PIB réel mesure la valeur des biens et services produits par une économie, en tenant compte de l'évolution générale des prix. Lorsqu'une économie ne fonctionne pas bien, le PIB réel diminue, ce qui signifie que l'économie produit moins de biens et de services et que les investisseurs peuvent ne pas vouloir y investir. 3. Une inflation relativement élevée signifie que les prix augmentent plus rapidement que dans les pays voisins. Si cette tendance se maintient, c'est la position concurrentielle du pays qui en souffre. Les entreprises ne peuvent alors plus faire de profits sans augmenter leurs prix. Par contre, en augmentant leurs prix, ils perdent des parts de marché aux mains de concurrents établis dans des pays où l'inflation est moins élevée. 4. Un différentiel de taux d'intérêt élevé signifie que les taux d'intérêt sont plus élevés que dans d'autres pays. Ceci augmente le coût de faire des affaires et donc affaiblit la position concurrentielle. 5. Un différentiel de taux d'intérêt croissant signifie que le coût des emprunts augmente plus rapidement que dans d'autres pays. Ceci signale un affaiblissement de la position concurrentielle. 6. Des taux d'intérêt réels (après inflation) élevés signifie que les taux d'intérêt, après ajustement selon le taux d'inflation, sont plus élevés que dans d'autres pays. Ceci augmente encore le coût de faire des affaires puisque le loyer de l'argent est élevé, non seulement pour le pays mais aussi en comparaison avec ses concurrents. 7. Un taux d'épargne national faible signifie que les consommateurs n'épargnent pas beaucoup. Ceci signifie qu'il n'y a moins d'agent disponible pour les emprunts des entreprises, qui doivent donc se tourner vers l'étranger pour leurs besoins financiers. Lorsqu'une entreprise doit emprunter en devises étrangères, elle peut devoir faire face à des paiements très élevés si la valeur de la monnaie du pays hôte chute relativement à la devise dans laquelle les emprunts sont faits. 8. Un déficit commercial élevé signifie qu'un pays importe beaucoup plus de biens qu'il n'en exporte. Ceci signifie aussi qu'il n'est pas concurrentiel dans la production de plusieurs biens. Il devra emprunter à l'étranger, à moins qu'il ne dispose d'un surplus équivalent dans le commerce des services ou dans les paiements et les rentrées d'investissement (qui comprennent les paiements d'intérêt et de dividendes). 9. Un déficit élevé du compte courant signifie que le pays ne retire pas suffisamment de ses échanges internationaux de biens et services pour payer ce qu'il achète à l'étranger. Il en résulte que le pays doit contracter d'importants emprunts à l'étranger. 10. Un ratio élevé du portefeuille étranger aux investissements directs signifie que l'argent étranger que les entreprises nationales utilisent pour financer leurs activités provient de la vente d'actions et d'obligations ou d'emprunts. L'investissement direct survient lorsqu'une entreprise étrangère achète une participation dans une entreprise locale ou la totalité de celle-ci, ou qu'elle crée une entreprise dans le pays. L'investissement direct est préférable, parce que les investisseurs ont alors tendance à rester dans le marché durant une longue période. Si vous désirez vous départir d'un investissement direct, vous devez trouver un acheteur ou un groupe d'acheteurs. À l'opposé, les actions et les obligations sont faciles à vendre et à acheter sur les places boursières du monde. 11. Un montant élevé de dette étrangère à court terme signifie qu'un grand nombre d'entreprises ont emprunté à l'étranger à des échéances de moins d'un an même s'ils ont besoin de la plus grande partie de cet argent pour des périodes beaucoup plus longues. La plupart du temps, les entreprises ont besoin de financement pour acquérir de l'équipement et de la machinerie, et ce financement est amorti sur la durée utile de l'équipement. Si une entreprise entend utiliser une machine pendant dix ans mais emprunte pour un an seulement l'argent dont elle a besoin pour l'acheter, elle devra renouveler son emprunt au bout de douze mois. Ceci expose l'entreprise au risque que les taux d'intérêt soient plus élevés ou que les taux de change lui soient défavorables lorsqu'elle devra renouveler l'emprunt. 12. Une dette élevée en dollars américains présente un risque pour les entreprises, à moins qu'elles ne se soient protégées par des opérations de couverture, ce qui leur permet de déterminer à l'avance le prix auquel elles pourront acquérir les devises requises. La date de la couverture est la date d'échéance du prêt, assurant ainsi à l'entreprise que ses coûts n'augmenteront pas en raison d'une évolution négative des taux de change. 13. Un ratio élevé d'investissement dans l'immobilier relativement à l'investissement en équipement signifie que trop d'argent est consacré à des investissements improductifs. Lorsque vous investissez dans l'équipement, vous augmenter votre capacité de production de biens. Avec cela, vous avez besoin d'une certaine quantité de bureaux et de logements. Si l'équilibre est rompu en faveur de l'immobilier, vous risquez de ne pas être en mesure de générer suffisamment de revenus pour payer l'immobilier. Indicateurs du secteur financier 14. Une surveillance insuffisante signifie que le gouvernement ne suit pas de près la santé financière des institutions financières. Ceci peut se traduire par un nombre élevé de mauvaises créances. 15. Des procédures de signalement et de vérifications insuffisantes signifient que les banques et autres institutions financières n'ont pas à divulguer les détails des prêts qu'elles consentent et les risques associés à ces prêts. Elles n'ont pas non plus à faire rapport détaillé de leurs activités, ce qui leur permet de dissimuler le fait qu'elles perdent de l'argent dans certains secteurs. 16. Une évaluation fantaisiste des risques de crédit signifie que les créanciers ne portent pas suffisamment d'attention à la viabilité économique des projets ou à la santé financière des emprunteurs. Par exemple, elles ne se demandent pas s'il existe un marché pour les biens qui seront produits, à un prix qui permettrait de générer un profit après avoir assumé les coûts de production. Elles peuvent également faire défaut de s'assurer que les entreprises génèrent suffisamment de revenus pour continuer à rembourser leurs prêts si les ventes venaient à ralentir. 17. Des exigences insuffisantes sur les fonds de réserve signifient que les banques n'ont pas besoin de conserver en caisse suffisamment d'argent pour couvrir un nombre raisonnable de prêts improductifs. Toutes les banques consentent de mauvais prêts. Il existe des normes internationales sur les sommes que les banques doivent garder en caisse pour couvrir une série de mauvaises créances. 18. Des liens étroits entre les secteurs financiers et politiques signifient que les pressions politiques peuvent amener les banques à consentir des prêts qui ne sont pas économiquement viables. Les banques devraient consentir ou refuser un prêt sur la seule base des mérites du projet, et non sur les relations politiques de l'emprunteur. 19. La fragmentation du secteur financier signifie qu'il existe un trop grand nombre de banques, dont plusieurs ne sont actives que dans des secteurs limités de l'économie. Ceci présente deux risques. Dans un premier temps, le nombre de banques actives dans un secteur particulier peut être si élevé que certaines d'entre elles ne sont pas rentables et font faillite. Dans un deuxième temps, il peut ne pas exister suffisamment de grandes banques actives dans tout le pays. La présence d'un certain nombre de grandes banques permet de stabiliser l'économie d'un pays. Elles ont suffisamment d'argent pour aider les petites banques lorsque celles-ci ont des problèmes soit en leur consentant des prêts, soit en rachetant certains des prêts qui leur causent des problèmes. 20. Un pourcentage élevé de prêts improductifs signifie que les banques prêtent à trop d'entreprises qui n'ont pas la santé financière requises pour survivre ou prendre de l'expansion. 21. La résistance à la radiation des projets improductifs ou à l'abandon des activités non-rentables peut mener les entreprises au bord de la faillite. La résistance aux fusions peut faire rater de belles occasions d'affaires. Il arrive souvent, lorsque deux entreprises qui connaissent relativement peu de succès sont fusionnées, que la complémentarité fasse de la nouvelle entité une entreprise plus forte. 22. Un accès limité pour les institutions financières étrangères signifie que les banques nationales font face à peu de concurrence. Ceci peut les amener à être moins prudentes lorsqu'elles accordent un prêt. La concurrence rend les entreprises plus efficaces. Si elles ne peuvent offrir un aussi bon prix et/ou un aussi bon service que leurs concurrentes, elles perdront des parts de marchés. Par exemple, un banque qui compte une proportion élevée de prêts improductifs ne pourra survivre que si elle impose des taux d'intérêts élevés sur les autres prêts, afin de compenser pour les revenus perdus. Dans un environnement concurrentiel, ceci ne pourrait durer très longtemps, puisque d'autres banques offriraient des taux d'intérêt plus faibles. Les banques nationales seraient alors forcées d'améliorer leur processus d'approbation des prêts. Elles pourraient aussi offrir des conseils à leurs clients pour les aider à préserver leur santé financière, en les incitant par exemple à abandonner les projets et les activités non rentables. 23. Un portefeuille d'instruments financiers sous-développé signifie que les investisseurs et les entreprises n'ont pas accès aux instruments financiers sophistiqués que sont les produits dérivés et qui peuvent être utilisés pour réduire les risques. Les produits dérivés permettent aux entreprises et aux investisseurs d'éviter d'être surpris par une évolution soudaine ou imprévue des taux d'intérêt, de la valeur d'une monnaie, du prix d'un produit courant ou du cours d'un titre. Par exemple, les contrats à terme permettent de fixer le prix d'une monnaie ou d'un produit à une date future. Les échanges financiers ou swaps permettent à une entreprise d'échanger des instruments financiers portant des échéances différentes. Les options permettent aux investisseurs d'acheter des actions ou d'autres titres à un prix préétabli. 24. Une allocation inadéquate des ressources signifie que les prêts ne sont pas disponibles également dans toutes les régions du pays. Ceci peut découler du fait que le gouvernement exerce un trop grand contrôle ou une trop grande intervention dans l'économie. Les prêts ne sont pas toujours consentis sur la base du rendement, de sorte que l'argent n'est pas utilisé de la façon la plus efficace. Il peut s'ensuivre que certaines régions ou certaines industries ne se développent pas à leur plein potentiel, ou que certaines régions ou industries se développent trop ou trop rapidement. Si un trop grand nombre d'entreprises sont lancées ou prennent de l'expansion dans un même secteur industriel, le marché peut être inondé de produits qui ne peuvent être vendus qu'à très bas prix, menant éventuellement leurs fabricants à la faillite.
Catherine Harris, de Toronto, est une journaliste spécialisée en économie.
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